[Film] Parasite

PARASITE de Bong Joon Ho

1559668089_ouvparasite.jpg

UNE AFFAIRE, DEUX FAMILLES

Soudain la Palme. Parasite, projeté il y a quelques semaines dans l’arène cannoise et encore sous le coup d’un pacte de non-spoilers imploré par son réalisateur (qu’on respectera sagement, promis), a recueilli un plébiscite sans précédent dans l’Histoire du cinéma coréen. Pourquoi une telle unanimité ?

Tentons une réponse en plusieurs actes.

Commençons par évoquer une drôle de relation, toute en attirance et ghettoïsation, entre Cannes et la Corée. Par exemple, depuis quelques années, les sélectionneurs du festival ont curieusement ethnicisé la « fameuse » séance de minuit devenue, sans qu’on ne sache trop pourquoi, un rendez-vous coréen annuel quasi gravé dans le marbre.

Tout commence en 2014, avec le mauvais remake d’un mauvais film français (The Target de Yoon Hong-seung, tiré d’À bout portant de Fred Cavayé). Pas d’embellie en 2015, avec le laborieux The Office de Hong Won-Chan, dont seul Gilles Esposito a semble-t-il goûté les subtilités horrifico-bureaucratiques. En 2016, l’excellent Dernier train pour Busande Yeon Sang-ho faisait son petit effet, tandis que The Villainessde Jung Byung-gil, programmé en 2017 aux côtés du sympathique Sans pitiéde Byun Sung-hyun, assommait son auditoire avec plus de deux heures de plans subjectifs spectaculairement nauséeux.

L’avant-dernière moisson affichait plus de vigueur, avec The Spy Gone Northde Yoon Jong-bin, un très beau film d’espionnage répondant sans rougir au Pont des espions de Steven Spielberg. Cette année, il fallait compter sur un énième thriller bien peigné avec The Gangster, the Cop, the Devilde Lee Won-Tae, dont nous vous parlerons le mois prochain dans notre compte-rendu habituel. On pourrait élargir cet inventaire en citant le The Strangersde Na Hong-jin, balancé en séance spéciale alors qu’il aurait bien mérité sa place aux côtés du Mademoiselle de Park Chan-wook en compétition officielle lors de l’édition 2016.
Bref, quand ils ne sont pas ramenés à de petits objets de genre destinés à boucher les trous de la programmation, les rares films coréens accédant à la sacro-sainte compet’ repartent souvent bredouille, comme Burning de Lee Chang-dong, grand oublié du palmarès final de l’an passé. Seul Park Chan-wook (avec Old Boyen 2004, et Thirst, ceci est mon sangen 2009) et Im Kwon-taek (avec Ivre de femmes et de peinture en 2002) ont su tirer leur épingle du jeu, jusqu’à ce que Bong Joon Ho vienne remettre les pendules cannoises à l’heure séoulite avec un film dont le titre annonçait déjà une infiltration et une perturbation de l’ordre établi.

parasitecritique2.jpg

UN FILM COMPLET ?

En cochant, comme à son habitude, presque toutes les cases (film social, comédie noire, thriller stylisé, mélodrame…),Bong Joon Ho évite l’étiquetage ou la réduction dont ses contemporains sont souvent victimes. Moins sophistiqué qu’un Park Chan-wook, moins radical qu’un Na Hong-jin et moins pyrotechnique qu’un Kim Jee-woon (J’ai rencontré le diable) ou qu’un Ryoo Seung-wan (Battleship Island), le réalisateur occupe une place unique, les deux pieds dans le genre sans toutefois souscrire servilement à toutes ses ficelles.

Cette position en fait un redoutable rassembleur, capable de réconcilier les sensibilités cinéphiliques et de séduire un large panel de spectateurs. Parasiteobéit plus que jamais à cette conception, et c’est d’ailleurs l’un des rares reproches qu’on pourrait lui faire : l’hyper-conscience de ses effets (notamment la multiplication des McGuffin) et de son décalage lui confère une sorte d’aspect programmatique dans sa séduction et ses surprises, chaque révélation – dont nous respecterons la teneur comme demandé explicitement par le réalisateur à Cannes – répondant à un déroulement finalement plus prévisible qu’il n’y paraît.
Cet écueil nous fait ainsi placer le film derrière un Mother, un The Host ou un Memories of Murder, trois longs-métrages « parfaits » qui déjouaient justement les attentes de manière moins omnisciente, moins démiurgique. On imagine qu’il y a derrière le verrouillage scénaristique de Parasiteune envie de reprendre pleinement le contrôle, après deux escapades extra-muros (Snowpiercer – le transperceneige et Okja) qui ont demandé beaucoup (trop ?) de concessions.

À domicile, en coréen et avec ses comédiens,Bong Joon Ho retrouve les marques de son cinéma, ses fondamentaux spirituels et l’organicité d’une direction d’acteurs qu’il avait perdue après l’incroyable Mother. Quant à la force de frappe de sa mise en scène, autant dire qu’elle est toujours d’un niveau hallucinant.

parasitecritique1.jpg

DANS LE CADRE

Depuis Barking Dog (son premier long-métrage, réalisé en 2000 et qui révéla la comédienne Bae Doona et son jeu de cache-cache animalier entre les différents étages d’un grand ensemble déshumanisé, Bong Joon Ho trahit une grande réflexion autour de ses dispositifs visuels, ses motifs et, aujourd’hui dans Parasite, leurs (nombreux) échos.
Déjà, sa gestion de l’espace, obsessionnelle et quasi mathématique, apparaît systématiquement dictée par son décor : ici la verticalité imposée par le scénario (qui joue sur les différents niveaux topographiques : sous-sol, entresol, étages…) tracte son lot d’effets de style souvent basés sur le sur-cadrage. Le choix d’un ratio large en 2.35 crée ainsi une tension « du plafond » qui écrase constamment les personnages – des deux classes – dont l’enfermement se travaille sur plusieurs strates, concrètes et métaphoriques.
Enfermement physique dans un cloaque qui sert d’appartement familial au clan des arnaqueurs, et qui se poursuit dans la résidence high-tech de leur « cible » (tout aussi étouffée dans ses espaces quotidiens : la berline et le bureau pour le père entrepreneur, la cuisine rutilante pour la mère au foyer), mais aussi enfermement social et idéologique, chacun des deux groupes étant constamment ramené à ses réflexes de classe (filouterie de survie pour les prolos ; culte du paraître et de la réussite chez les bourgeois).
L’intelligence de Bong Joon Ho est de proposer plus qu’un simple choc d’univers basiquement marxiste : en renvoyant souvent ses personnages dos à dos dans leur médiocrité et hésitation, il tord ainsi l’empathie naturelle que le spectateur aurait pour les plus faibles et inverse les rapports de force à plusieurs reprises pour créer son suspense. Bien sûr, on devine très vite de quel côté balance son cœur et quel protagoniste renferme la clé politique de son propos. Intéressant d’ailleurs de constater que le comédien qui l’incarne, considéré comme « l’hôte » dans un certain chef-d’œuvre homonyme, devient ici… le « parasite ».
         
SOURCE: Fausto Fasulo (Mad Movies)